LAGERKVIST (P.)


LAGERKVIST (P.)
LAGERKVIST (P.)

À une époque où se pose avec acuité la question des rapports entre sacré et religion, l’œuvre ambiguë du Suédois Pär Lagerkvist Prix Nobel, prend un relief particulier. Les thèmes fondamentaux qu’il a traités, dans tous les genres, en images puissamment symboliques, demeurent d’une brûlante actualité. Il reste l’un des témoins les plus représentatifs de la quête angoissée qu’aura menée notre temps d’errances et de solitude.

Une symbolique de l’humain

Lagerkvist est né à Växsjö, en Småland, dans le sud de la Suède. Son milieu familial, qu’il a évoqué dans L’Invité du réel (Gäst hos verkligheten , 1925), était d’un piétisme rigoureux qui marquera toute l’œuvre du futur écrivain. Il aura fait très tôt l’expérience du mal, de l’étrange, que s’efforcera d’exorciser toute son œuvre. Après de bonnes études secondaires, puis supérieures (histoire de l’art) à Uppsala, il décide de vivre de sa plume, fait de la critique littéraire et confie ses premiers essais à de petites revues. La première nouvelle qu’il publie, Människor (Êtres humains , 1912) met en scène un personnage au nom parlant, Mörk (Sombre), qui représente le mal, l’obscurité. Puis Lagerkvist se rend en 1913 à Paris, où il découvre avec ravissement le modernisme et, notamment, le cubisme. Cela nous vaudra un écrit-programme capital, Ordkonst och bildkonst (Art verbal et art figuratif , 1913), où se lit ce qui demeurera sans doute la réponse la plus profonde qu’il apportera à l’énigme de sa vie: l’art seul peut nous sauver en nous offrant le moyen de sublimer une existence incompréhensible. Revenu au Danemark, il pose, dans les nouvelles de Järn och människor (Fer et hommes , 1915), le principe dualiste, exprimé par ce titre, qui régira toute sa production. La conjoncture tragique aidant, son premier grand recueil de poèmes, Angoisse (Ångest , 1916), marque son passage dans ce qui sera sa première voie: un expressionnisme qu’annonçaient déjà les poèmes de Motiv (Motif , 1914) et qui tend à traduire directement, jusqu’aux limites du cri, un refus épouvanté de la condition humaine.

Ses premiers essais dramatiques: Le Dernier Homme (Sista mänskan , 1917) et Teater (Théâtre , 1918), poursuivent dans le même sens, en refusant le naturalisme pour chercher des symboles vivants, immédiatement intelligibles: la formule, polie et affinée sans cesse, demeurera la marque de son écriture. Avec Chaos (1919), qui rassemble un drame, un récit et des poèmes intitulés En guise de foi (I stället för tro ), il obtient son premier grand succès tandis que se profile ce qui va devenir l’objet à peu près unique de ses préoccupations: la découverte d’un sacré acceptable pour notre temps.

Pour l’instant, son maître mot, équivoque comme le seront tous ses grands leitmotive, est «la vie». C’est ce que dit Lagerkvist dans un des essais ambigus dont il a le secret, L’Éternel Sourire (Det eviga leendet , 1920): «Je crois en la vie pour le bien et pour le mal, je la remercie de tout.» Dieu y paraît sous la figure d’un petit vieux qui répond aux morts, venus lui demander des comptes, qu’il n’a jamais «considéré la vie comme quelque chose de remarquable». «La vie», «l’esprit», «l’être humain» seront les points de ralliement d’un drame strindbergien comme Den osynlige (L’Invisible , 1923), alors que son premier grand chef-d’œuvre, Contes cruels (Onda sagor , 1924), qui contient le récit demi-autobiographique «Père et moi», met l’accent sur la méchanceté, la souffrance et le désespoir à l’aide d’images troubles servies par une langue à la fois précise et elliptique.

Un divorce suivi d’un remariage (1925) incitent Lagerkvist à faire un premier bilan avec Gäst hos verkligheten (1925, titre de la traduction française: L’Exil de la terre ) où, sous les traits d’Anders, il nous tend quelques clefs pour la compréhension de son inspiration. Le lecteur, bien entendu, restera sur sa faim: tout ce qu’il découvrira, comme le dira un des poèmes de Lagerkvist, c’est que nous ne vivons pas: c’est la vie qui est, un instant, en visite en nous. C’est pourquoi on le voit faire, non sans quelque naïveté, d’émouvants efforts pour se réconcilier avec notre condition (dans les poèmes de Hjärtats sånger , Chants du cœur , 1926) ou, au contraire, pour l’expurger de toutes les scories qui défigurent notre idéal de justice et d’amour (Det besegrade livet : La Vie vaincue , 1927). le point culminant est peut-être atteint avec le drame inspiré du Peer Gynt d’Ibsen; Celui qui eut la permission de refaire sa vie (Den som fick leva om sitt liv , 1928), qui pose en termes tragiques l’impossibilité de vivre sans provoquer le malheur autour de soi.

Avec les trois réussites que sont les nouvelles réunies sous le titre Kämpande ande (Esprits en lutte , 1930, où figurent de petites merveilles comme «Âmes masquées» ou «La Noce»), nous voyons se préciser le thème de l’intense compassion pour les misères de l’être humain, ici transcendées par un hymne à l’amour d’une pureté inégalée dans l’œuvre entière. Pourtant, les poèmes de Vid lägereld (Près du feu de bivouac , 1932) vont revenir au pessimisme noir de Chaos . C’est que la montée du nazisme, que Lagerkvist dénonce courageusement dès 1932 dans la pièce Konungen (Le Roi ), vient confirmer des intuitions foncièrement noires. Et son plus grand succès peut-être, Le Bourreau (Bödeln , 1933), brode avec complaisance sur la damnation de notre époque. Ce récit sera adapté pour le théâtre en 1933.

Vers l’apaisement

Pourtant, un long voyage en Grèce et en Palestine (1934) va insuffler à Lagerkvist une nouvelle raison de lutter: l’Acropole témoigne de l’impérissable valeur de l’humanisme, et c’est pour le défendre qu’il écrit Den knutna näven (Le Poing noué , 1934): «Je veux lutter contre tout ce qui dénature et limite la vie humaine.» Il fustige donc le fascisme dans les essais satiriques de I den tiden (En ce temps-là , 1935), l’hitlérisme dans les drames Mannen utan själ (L’Homme sans âme , 1936) et Seger i mörkrer (Victoire dans les ténèbres , 1939). C’est aussi à ce moment qu’il met définitivement au point son inimitable écriture, faite avant tout de symboles aux mystérieux pouvoirs de suggestion.

Son plus grand succès, Le Nain (Dvärgen , 1944), revient, mais sur le mode ironique et dans un style détaché, sur l’éternelle méchanceté humaine que dépeignait déjà Le Bourreau . Mais, ici, l’obscurité n’est plus aussi complaisante ni totale, une lueur s’y laisse entrevoir. Il existe autre chose que ce cachot où le nain de la Cour d’un prince italien de la Renaissance a été jeté. Patiemment et comme à son corps défendant, Pär Lagerkvist s’approche d’une solution confusément entrevue depuis longtemps, à laquelle il ne consentira jamais ouvertement, mais que pressent son nain, dans l’abjection de sa vilenie. Cette solution, ce serait Dieu, le Dieu de justice et de rigueur de l’Ancien Testament, le Dieu d’amour et de pardon des Évangiles. Le motif est orchestré en majeur dès Barabbas (1950) qui inaugure la phase biblique de l’œuvre et qui vaudra le prix Nobel à l’auteur en 1951. Lorsque le bandit Barabbas «remet son âme» à l’obscurité, «comme si c’était à elle qu’il parlait», il est tout proche de l’ineffable qui, seul, nous comblerait. Les poèmes d’Aftonland (Pays du soir , 1953), dans la douceur et la clarté d’une langue choisie, sont tout proches de l’inspiration mystique par leur sereine méditation sur le néant inadmissible. Et c’est aussi dans une perspective mystique de lent cheminement qui ne consent point à la phase illuminative qu’il faut lire la série des récits bibliques, La Sibylle (Sibyllan , 1956), La Mort d’Ahasverus (Ahasverus död , 1960), Pèlerin sur la mer (Pilgrim på havet , 1962), La Terre sainte (Det heliga landet , 1964) et Mariamne (1967). L’urgente nécessité de la présence de Dieu s’y impose à travers ces récits d’une parfaite simplicité où l’art des images polysémiques atteint des extrêmes, où l’ambiguïté des thèmes et des personnages ne nous laisse pas un instant en repos, dans une quête, grave et recueillie, de la paix de l’âme. Cette œuvre est d’une symbolique transparence: la longue recherche qu’elle a menée ne saurait se résoudre en conclusions assurées. Mieux vaut en suivre le long travail de décantation pour entrevoir, sur cette mer démente qui nous malmène, une terre sainte dont nous sommes tous pèlerins et dont l’incompréhensible lumière nous fascine invinciblement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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